21 décembre 2017

Contre vents et marées aux Caraïbes

C'est un nouveau convoyage dont le programme semblait intéressant : aider au rapatriement d'un voilier depuis Curaçao (Antilles néerlandaises) vers la Martinique, par une route inhabituelle le long des îles du Venezuela vers l'est, puis remontant l'arc antillais.









Le parcours initialement prévu

Le bateau est un dériveur acier de 35 pieds, d'âge vénérable : un "Fruit de Mer" de 1983. 

L'équipement de navigation est réduit au strict minimum : VHF, sondeur, pilote, cartographie sur un iPad. Les batteries moribondes ne peuvent alimenter ni le frigo, ni le pilote pendant la nuit, les panneaux solaires étalant juste la consommation pendant le jour. Seul le moteur est neuf, organe essentiel s'il en est vu le programme.









L'équipement de vie à bord est au-dessous du minimum : évier privé d'évacuation, garni d'une bassine qu'on vide par-dessus bord (je l'appellerai vite "le cloaque" pour moi-même), WC marin sans porte (!), aucune installation de toilette à part un pulvérisateur de jardin qui fait ersatz de douche sur le pont.


Je suis un peu surpris mais, après tout, naviguer avec peu de moyens est respectable, c'est pour moi une courte aventure et une expérience à vivre, si le succès est à l'arrivée.

Le propriétaire juste trentenaire, qui a acquis ce bateau il y a un an et commencé du même coup sa carrière de navigateur, a dû annuler un projet de navigation dans le Golfe du Mexique et souhaite le revendre en Martinique. 

Ce retour est en soi un renoncement, et l'ambiance va s'en ressentir...






Les formalités de départ sont compliquées : il faut prendre le bus pour le centre de Willemstad, la très hollandaise capitale de l'île, où les bureaux sont disséminés dans des lieux éloignés, voire improbables. 

Willemstad : Amsterdam aux Caraïbes...


Le viaduc au-dessus du chenal d'accès à la zone portuaire
Le pont mobile


Une autre ligne de bus nous mène au lieu d'avitaillement et nous regagnons le bateau avec les sacs pleins sous une chaleur éprouvante.

Nature typique de Curaçao
Le mouillage de Spaanse Water

 

Journal de bord :

Les 3 îles de l'archipel (ABC) et la première étape
1/12 : départ à 6h du matin, parcours moitié voile, moitié moteur, vers l'îlot de Klein Curaçao où nous mouillons par 4m de fond de sable de bonne tenue. 











La côte sud de Curaçao
Au près serré : dur !
Au portant : fastoche...
Klein Curaçao
Ce court galop d'essai a permis de vérifier le comportement du bateau qui n'avait pas quitté son mouillage depuis 6 mois. Le moteur tourne bien, mais la remontée au près sous voiles n'est pas terrible. Si l'alizé ne prend pas un angle nord ou sud, il sera difficile de tirer des bords.

2/12 : départ à 4h du matin. Route au moteur vers Bonaire.

Départ au clair de lune
De Curaçao aux Aves
N'obtenant pas de réponse à la VHF à une demande de bouée, seul type de mouillage autorisé à Bonaire, le capitaine décide de continuer sur les Aves. Nous marchons sous voiles avec un bon cap au 70°, puis survient une ligne de grains avec du vent plein est, impossible à remonter.

Sous les grains

Route au moteur et mouillage à 20h sur Aves de Sotavento par 6m de fond de sable. Le mouillage n'est que relativement abrité et se révèle très rouleur en fin de nuit.

Mouillage aux Aves

3/12 : après avoir passé la journée au mouillage pendant un passage de vent fort, l'ancre est levée à 18h.
Route au moteur, mer agitée à très agitée, hachée, quelques grains avec renforcement du vent. La progression est pénible, nous sommes très secoués et avançons lentement contre un courant inexorable d'au moins 2 kts.





4/12 : mouillage à 14h devant Gran Roque, au nord de l'archipel des Roques. Le vent reste à plus de 20 kt, le mouillage est difficile et chasse avant de trouver un ancrage correct sur une seconde tentative. 

Mouillage à Gran Roque
L'annexe n'ayant pas de moteur (ou plutôt 2 moteurs en panne), nous remettons le débarquement au lendemain.

5/12 : pied à terre après un bon exercice à la rame, formalités d'entrée auprès des autorités vénézuéliennes. Grosse déconvenue : aucune connexion internet disponible, donc pas de point météo possible. Très aimablement, l'officier de l'Immigration met son ordinateur à disposition : par privilège il bénéficie d'une connexion et mon capitaine peut mettre ses plans à jour. Vu les difficultés que nous avons déjà connues, il faut attendre une fenêtre de net mollissement de l'alizé avant d'entreprendre la suite du parcours, qui devra nous mener d'une traite vers l'arc antillais. Résultat : cette fenêtre s'annonce dans 5 jours... Nous faisons quelques courses dans la limite des maigres ressources locales, en payant des prix dérisoires avec des liasses de billets de milliers de bolivars. 

La baie sous le vent et sous l'aérodrome



Le fief des pélicans


La place centrale, là où on capte (en principe) le wifi public

Rues de sable et posadas colorées
Ce séjour forcé dans un cadre réputé paradisiaque est tout de même long. J'ai vite épuisé mes réserves de lecture. Restent la baignade et un peu de snorkeling, mais je n'étais pas venu pour ça.

Le mouillage de Pirata Bay
Que faire à part bronzer ?
Surtout, la compagnie du capitaine n'est pas des plus agréables : tour à tour tendu, nerveux, voire irascible, ou bien mutique, s'enfermant dans un répertoire musical que malheureusement il n'écoute pas toujours au casque ! Je prends le parti d'ignorer ses sautes d'humeur et d'éviter un clash qui rendrait l'atmosphère invivable. 

Je m'amuserai même assez le jour où je suggèrerai de partager le contenu d'une bouteille de rhum que j'avais apportée : il l'avait renversée en partie pendant notre route chaotique, et a dû avouer qu'il avait bu tout le restant en douce ! Ce bateau serait-il un avatar du Karaboudjan ?! 

J'en étais à me demander si je ne le planterais pas là, mais les Roques ne sont pas un endroit idéal pour se rapatrier, et puis renouveler l'aventure de Lampedusa... encore ? Heureusement, le capitaine trouve sur l'île une douce conquête, propice à des roucoulades bienvenues pour me donner d'agréables heures de tranquillité, et le trouver un peu radouci à son retour. Hélas ! Ça ne dure pas, la mignonne pose un lapin en faisant dire au commodore transi qu'elle a précipitamment pris l'avion pour Caracas. Je retrouve donc le capitaine Achab et sa collection croissante d'insuccès dont nous n'avons pas encore vu la fin.


11/12 : au bout de ces 5 jours d'attente, le vent a nettement faibli. C'est le moment de repartir après les formalités de sortie et un avitaillement succinct : pas d'alcool pour cause de jour d'élections (!), boulangerie fermée, supérette quasi-vide. Le plein en gazole a été fait à un prix sans concurrence : 15 $ pour 120 l ! Nous levons l'ancre à 9h15, vent faible, houle résiduelle s'atténuant en fin de journée, cap au moteur sur Union aux Grenadines, à 300 milles nautiques à l'est.



12/12 : pause matinale pour contrôle moteur, baignade. Le courant contraire est fort, notre vitesse-fond ne dépasse pas 2,5 kt malgré les efforts du moteur pour pousser ce char d'assaut. Au soir, nous avons tout juste dépassé l'île de Blanquilla et une bande de dauphins nous offre un réjouissant spectacle.




Le capitaine change de cap pour une route au NE en prévoyant une montée du vent dans 36 h, permettant un bord sous voiles par vent travers et un atterrissage possible sur Grenade.
   


13/12 : le capitaine l'a dit et répété, il disposait au départ d'une capacité de 400 l de carburant, se basant sur les dires de son vendeur. Mais après seulement 48 h de route, le niveau a fortement baissé. Le cap NE est maintenu, toujours dans l'espoir d'abattre ensuite sur Grenade. Nous testons un nouveau plan de voilure en endraillant la trinquette : le bateau se met travers au vent et ne remonte pas. Il est vrai que cette trinquette est un vrai sac, que le capitaine la borde carrément dans l'axe du bateau, que la bordure de grand-voile est trop étarquée, que les chariots de génois sont trop reculés... Je suggère quelques améliorations que le capitaine ne suit qu'avec parcimonie avant de tout affaler et de reprendre notre route au moteur. Mais dès l'après-midi la jauge de carburant est sur la réserve alors que nous sommes à 120 milles à l'ouest de St Vincent, progressant à peine à 2 kts. Il n'y a pas de jerrican de secours... Impossible de poursuivre, la seule décision possible est de faire demi-tour pour rejoindre les Roques sous voiles. Et là, je quitterai le bateau car la suite est du domaine de l'inconnu.

La route parcourue depuis les Roques

Le génois est déroulé, cap au SW. Évidemment dans l'autre sens tout change : le moteur s'est tu, le courant est porteur, mais bizarrement nous n'avançons pas très vite : 4 kts, maximum 5 par intermittence. Nous sommes sous génois seul, et ma suggestion de hisser la grand-voile n'a pas de succès : ça n'ajouterait rien... Mieux, le courant aurait même disparu et seul le génois nous tirerait, d'où cette performance mitigée : j'en apprends décidément beaucoup de ce jeune mais néanmoins omniscient skipper, qui calcule sa route sans loch ni anémomètre ! 









La fonte des réserves de gazole reste problématique et je me livre à quelques calculs : si nous avions 400 l au départ, nous aurions consommé environ 6 l/h, ce qui est extravagant pour un moteur de 40 ch neuf. Soit la jauge est (très) fausse, soit il y a une fuite massive, soit... il n'y avait pas 400 l mais moins de la moitié. Une documentation, que j'avais opportunément recherchée avant de partir, indique pour ce type de bateau une capacité en carburant de... 193 l. Avec force précautions de langage, je présente ces observations au capitaine en lui suggérant de vérifier le manuel du propriétaire qu'il doit avoir à bord. La réaction est abrupte : le capitaine n'a pas ce document (obligatoire), il ignore d'ailleurs ce que c'est ; et de toutes façons je ne lui apprends rien (sic) ! Ah... pourtant les données de départ... Bref, difficile de reconnaître ce qui n'est rien de moins qu'une grossière erreur, qui nous met là où nous sommes.


14/12 : toujours sous génois seul, vent estimé à f5, vitesse 5 kt tombant à moins de 4 kt le soir. Pour que la fête soit complète, le frigo tombe en panne. L'humeur du capitaine passe de sombre à massacrante...


Dans ce climat psycho-dramatique, reste la magie des quarts de nuit. Après avoir un peu abusé du pilote en tirant sur les batteries sans autorisation (ire du capitaine à la relève, que je laisse comme d'habitude tomber à plat !), j'ai consciencieusement pris la barre aux quarts suivants, et malgré ses affreux défauts (dure, avec du jeu, une inertie énorme et un retour de barre inexistant), je reconnais avoir pris un certain plaisir à barrer dans la brise tiède sous les étoiles, en me guidant d'une constellation à l'autre, avec des séries d'étoiles filantes spectaculaires comme je n'en avais jamais vu. Merci, capitaine, de m'avoir au moins fait découvrir ça !




15/12 : peu de vent, vitesse stable entre 4 et 5 kt. Le capitaine n'est plus renfrogné, il est carrément stressé : le presse-étoupe, à la sortie de l'arbre d'hélice, fuit. Modérément mais nettement. Le capitaine nous voit déjà couler avant l'arrivée et n'entend que distraitement mes propos rassurants (le cinéma qu'il faut faire, tout de même !). En même temps, le ton change imperceptiblement. La succession des quarts à la barre souligne notre complémentarité et un semblant d'esprit d'équipe perce sous le masque intraitable. Pour la première fois mon capitaine se préoccupe de son équipier et se soucie de mon sort après mon débarquement : happy end en vue, à la veille de notre arrivée...

Los Roques en vue, côté est

16/12 : atterrissage devant Gran Roque à 13 h. Le lieu nous est devenu (un peu trop) familier.


La trace du retour
Dès l'ancre jetée, tout va très vite. Toilette (enfin, depuis 5 jours !), débarquement (toujours à la force des bras !), formalités, recherche d'un vol pour Caracas. 
Le capitaine ne ménage pas sa peine, son espagnol étant nettement meilleur que le mien. On nous balade d'une micro-agence à l'autre, nous annonçant d'abord le premier vol disponible pour l'an prochain (!!), puis la défection providentielle d'un enfant malade et hors d'état de voler. A 17 h, l'exploit est accompli et je suis dans le coucou de 18 places qui s'élance en vrombissant au-dessus des atolls.




Le capitaine n'a pas manqué d'insister pour avoir de mes nouvelles une fois à destination. Sans regrets, j'ai quand même une pensée pour cet infortuné skipper, qui a raté son retour et devra probablement revenir à Curaçao. Adios captain !

L'ensemble du parcours depuis Curaçao

Épilogue :

Je me retrouve à l'aéroport de Caracas sans aucun plan de retour. Cette ville, capitale d'un pays en ruines, est une des plus dangereuses au monde. A l'aéroport, il n'y a aucun bureau de compagnie aérienne, aucune billetterie. Le tableau affiche une petite vingtaine de vols quotidiens vers les îles proches, Miami et quelques capitales sud-américaines et européennes. Personne ne vient au Venezuela, au contraire ceux qui le peuvent fuient par milliers, achetant leurs billets à l'étranger. Je tente de me connecter au wifi mais, comme aux Roques, il n'y a pas d'internet. Je déniche une petite agence de tourisme désœuvrée, où un employé attentionné m'explique la situation et me trouve un hôtel proche pour la nuit, avec navette.



J'arrive dans un bunker cerné de hauts murs et de clôtures électrifiées dans un quartier lugubre. Je m'enregistre à un guichet grillagé où par miracle ma carte bancaire est acceptée, et je gagne une chambre digne d'un film noir des années 50. Ma seule ressource est de communiquer par SMS avec mon centre de secours multi-services : Armelle à la maison, qui va me sortir de là en me trouvant un vol sur Lisbonne, puis Paris, dans 3 jours.
Je retourne à l'aéroport le lendemain pour demander à ma petite agence un hôtel moins sinistre pour 3 nuits. Je change au marché noir 100 € qui couvriront largement gîte et couvert, je trouve un convertisseur pour les prises de type US pour recharger mon téléphone (il était temps !) et je prends mes quartiers dans un hôtel correct en bord de mer où il me reste à tuer le temps jusqu'au départ.


Ce voyage de retour sera long et coûteux, mais la liberté est au bout ! 

Leçons à tirer de cette expérience inédite :
  • Mon capitaine a commis 2 erreurs majeures dans la préparation de son périple : mauvaise gestion du carburant, aggravée par l'absence de jerrican de secours ; absence de couverture météo au large, par BLU ou téléphone satellite. 
  • Cette route vers l'est par le sud de la mer des Caraïbes n'est guère recommandée, et pour cause : très peu d'abris, limités aux îles du Venezuela dont la plupart sont interdites (zone militaire) ou inhabitées. A moins d'avoir un voilier performant et une parfaite couverture météo, il faut prévoir de longs et pénibles parcours au moteur, la seule option en cas de problème étant de faire demi-tour sous voiles. Encore faut-il ne pas avoir d'avarie vitale.
  • La vie d'équipier n'est pas facile ! Les bateaux (et skippers) à problèmes ne sont pas rares sur l'eau, savoir les éviter est un art qui s'apprend...

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